Quand les archives racontent l’étrange : 10 récits qui défient l’imagination
Miracles, revenants, comète et ciel en feu : dix récits consignés dans des sources françaises, relus avec la prudence de l’historien.
Genesis — Équipe éditoriale5 octobre 202610 min de lectureMis à jour le 5 octobre 2026
Dans cet article
Les archives françaises ne consignent pas seulement des naissances, des mariages, des décès et des filiations. Au détour d’un registre ou d’un manuscrit surgissent aussi catastrophes, croyances, maladies troublantes et phénomènes du ciel. Une archive ne prouve pas nécessairement qu’un événement s’est produit exactement comme il est raconté ; elle atteste qu’une personne, à une époque donnée, l’a jugé digne d’être consigné. Ces dix récits nous invitent à lire cette trace avec curiosité et prudence.
Rouen, 1261–1270 : des enfants réputés revenus à la vie
Au couvent des Dominicains de Rouen, les reliques de saint Dominique attirent des familles venues demander secours. Un recueil de Miracula, composé autour des événements puis transmis par un manuscrit médiéval, rassemble ces récits dans un but religieux et pastoral. L’historienne Mathilde Cordonnier y relève cinq cas présentés comme des résurrections d’enfants, soit près d’un miracle sur dix.
Des proches considèrent l’enfant mort, prient ou invoquent le saint, puis rapportent son retour à la vie. Les récits s’attachent aux signes corporels de la mort et, dans un cas, à une intervention du diable. Ils nous renseignent sur la manière dont les témoins reconnaissaient la mort et interprétaient une guérison ; ils ne permettent pas, huit siècles plus tard, de poser un diagnostic rétrospectif ni de vérifier une résurrection au sens médical.
Illustration. Les miracles de saint Dominique à Rouen sont conservés notamment dans le manuscrit BnF, latin 18309, fol. 219v–256r (BHL 2225).
Pamiers, vers 1320 : Arnaud Gélis, « messager des âmes »
Dans l’Ariège du début du XIVe siècle, Jacques Fournier, évêque de Pamiers et futur Benoît XII, fait consigner des interrogatoires minutieux. Le registre conservé au Vatican contient notamment le dossier d’Arnaud Gélis, dit Bouteiller, du Mas-Saint-Antonin. Les témoins rapportent qu’il disait voir les morts, leur parler et transmettre leurs demandes aux vivants.
Cette figure d’« armier », ou messager des âmes, s’inscrit dans des pratiques de prières et de messes pour les défunts. Fournier s’intéresse surtout à la représentation de l’au-delà qu’expose Gélis, parfois éloignée de la doctrine du purgatoire. La parole que nous lisons a traversé une procédure judiciaire et une mise en latin : elle ne constitue ni l’enregistrement direct d’une apparition ni une preuve que les morts parlaient.
Illustration. Le dossier d’Arnaud Gélis figure dans le registre de Jacques Fournier, Bibliothèque apostolique vaticane, Vat. lat. 4030, édité par Jean Duvernoy.
Fougeré, 1593 : la terre tremble, les loups inquiètent
Dans le registre de baptêmes de Fougeré, en Anjou, le curé Charles Crespin interrompt la suite des actes pour noter un séisme ressenti un soir d’avril, entre neuf et dix heures, dans la nuit du jeudi au vendredi. Il ajoute que, la même année, des loups dévorèrent des enfants.
La date précise de la secousse n’est pas assurée par la graphie reproduite : certains relevés lisent la nuit du 1er au 2 avril, d’autres celle du 8 au 9 avril. Le registre ne donne ni bilan du séisme ni identité des enfants. Sa force tient à ce rapprochement, en quelques lignes, de deux inquiétudes d’une même année.
« en la mesme annee les loups devorerent les enfans »
— Registre de Fougeré, 1593
Archives départementales de Maine-et-Loire, Fougeré, baptêmes 1560–1599, vue 103/123. Reproduction du passage diffusée par Geneanet.
La Motte, 1616 : le « gros serpent » du registre
Le 3 octobre 1616, le registre de La Motte, dans le Var, consigne la sépulture d’une femme d’environ 35 ans dont le nom apparaît sous la forme Bourthomière Guillesse dans la transcription disponible. Le rédacteur situe l’épisode après un accouchement et rapporte qu’elle aurait expulsé un « gros serpent » par la gorge.
Le texte précise que la femme disait l’avoir porté plusieurs mois dans son ventre et qu’elle mourut cinq jours après sa sortie supposée. Nous ne disposons que d’une brève mention, sans observation médicale indépendante. Elle atteste la façon dont une expérience corporelle déroutante fut racontée, mais n’autorise aucune identification moderne certaine de ce qui se serait produit.
Archives départementales du Var, La Motte, registre paroissial, 1616, vue 27. Reproduction du passage diffusée par Geneanet.
Le Donjon, 1617 : une grande étoile à longue queue
En septembre 1617, G. Charnay, curé du Donjon dans l’Allier, écrit avoir vu le matin une grosse étoile accompagnée d’une longue queue qui finit en pointe. Sa note, conservée dans le registre paroissial, décrit un aspect caractéristique d’une comète.
Le témoignage établit l’observation d’un phénomène céleste, sans que les quelques mots disponibles permettent d’attribuer avec certitude une désignation astronomique moderne à cet objet. Au XVIIe siècle, une comète pouvait être à la fois regardée, décrite et investie d’un sens de présage : l’observation et l’interprétation ne s’excluaient pas.
Archives départementales de l’Allier, Le Donjon, BMS 1616–1675, 142 E-DEPOT GG7. Extrait reproduit par Geneanet ; numéro de vue non confirmé.
Bouillé-Ménard, 1655 : la « pluie de sang » et sa relecture
Le 15 mars 1655, le curé de Bouillé-Ménard rapporte que des gouttes rouges sont tombées dans un jardin du château. Il nomme une servante sur laquelle elles auraient laissé des traces et écrit s’être rendu sur place : il vit, selon sa note, des marques sur les pierres et les feuilles. La compagnie réunie autour de lui en fut très étonnée.
Dans la marge, une autre main propose une explication par des particules de terre rouge soulevées dans l’air puis mêlées à la pluie. Cette note est signée Godreuil, curé de la paroisse de 1731 à 1762 : elle est donc postérieure de plusieurs décennies à l’événement de 1655. Le registre juxtapose ainsi un témoignage ancien et une lecture physique plus tardive ; la cause réelle de la coloration reste indéterminée.
« ce que moy curé soubsigné ay veu »
— Registre de Bouillé-Ménard, 15 mars 1655
Archives départementales de Maine-et-Loire, Bouillé-Ménard, BMS 1633–1658, collection communale, vue 81/119. La note marginale de Godreuil est postérieure au récit de 1655.
Segonzac, 1702 : le récit d’une enfant et d’un linceul
Le 26 août 1702, à Segonzac en Corrèze, Léonarde Lafond vient raconter au prêtre ce que sa fille Isabeau Seguy, âgée d’environ neuf ou dix ans, dit avoir vu quelques jours plus tôt sur le chemin du village du Bos : une forme très blanche, enveloppée comme un corps dans un linceul, qui lui aurait parlé.
La mère évoque ensuite des troubles nocturnes. Dans une maison voisine, d’autres personnes entendent l’enfant se plaindre, mais ne voient pas la figure qu’elle décrit. Le prêtre recueille la parole de la mère, puis interroge Isabeau en présence d’autres personnes ; un service religieux est finalement célébré. Il ne nous appartient pas de décider ce que l’enfant a perçu. Le fait documentaire remarquable est la place accordée à son récit dans le registre.
Archives départementales de la Corrèze, Segonzac, registre paroissial de 1702, page signalée autour de 228. Reproduction de la première page du récit diffusée par Geneanet.
France, 19 octobre 1726 : une aurore prise pour un ciel en feu
Le soir du 19 octobre 1726, une aurore boréale est observée dans de nombreuses régions de France. À La Quinte, dans la Sarthe, le registre décrit des flammes rouges convergeant vers un centre vide et des alarmes jusque dans la ville du Mans. À Citers, en Haute-Saône, un autre témoignage rapporte la crainte d’une fin du monde et des bénédictions données dans la province.
Les descriptions ne sont pas identiques : elles fixent des heures, des directions, des couleurs et des réactions locales. À la même époque, les savants rassemblent eux aussi des observations. Jean-Jacques Dortous de Mairan consacrera un traité à l’aurore boréale, publié en 1733 ; un compte rendu de son travail est conservé par la Royal Society. Un même ciel a ainsi été vécu comme un signe inquiétant et étudié comme un phénomène naturel.
« le ciel a paru tout en feu »
— Registre de La Quinte, 19 octobre 1726
Archives départementales de la Sarthe, La Quinte, BMS 1674–1730, 1 MI 1210 R1, vue 228/270. Reproduction du registre diffusée par Geneanet.
Bragny, 1727 : des coups entendus dans la tombe
Philibert Laudenot, laboureur d’environ 45 ans à Bragny, tombe malade le 15 septembre 1727. Le curé note qu’il reçoit les sacrements, meurt dans la nuit du 25 et est porté au cimetière le lendemain après un service solennel. C’est alors qu’un marguillier revient prévenir le prêtre d’un bruit dans la fosse.
Le curé dit avoir entendu lui-même des coups semblables à un pied frappant une planche. Plusieurs porteurs du corps les avaient également perçus. Il fait relever la terre pour donner de l’air au défunt, mais ne voit aucun signe de vie. La fosse est refermée ; le bruit, écrit-il, recommence. On sort alors entièrement le corps, on le transporte dans l’église, où il demeure pendant la nuit après un second service, avant une nouvelle inhumation le 27 septembre.
Le registre décrit une suite de gestes et de témoignages, sans établir la cause du bruit. Le prêtre s’abstient d’en tirer une conclusion sur l’état du défunt ou sur un jugement divin. Sa réserve est aussi importante que l’étrangeté de la scène : l’archive documente ce qu’il affirme avoir entendu et fait, non une résurrection.
« Monsieur, il y a bien du bruiet dans la fosse du deffuns »
— Registre de Saint-Vincent-Bragny, septembre 1727
Archives départementales de Saône-et-Loire, Saint-Vincent-Bragny, BMS 1700–1738, E Dépôt 3724, vues 126–127/177. Reproduction diffusée par Geneanet.
Saint-Étienne-sur-Chalaronne, 1766 : trois soleils au lever du jour
Le 10 janvier 1766, les habitants de Saint-Étienne-sur-Chalaronne, dans l’Ain, voient ce qu’ils décrivent comme trois soleils. Le curé Gay nomme le phénomène : un parhélie. Dans son registre, il rapporte que des paroissiens craignent un présage de forte mortalité.
Le dimanche suivant, au prône, il leur donne une « explication phisique » qui, écrit-il, les rassure. Le parhélie est un phénomène optique lié à la lumière solaire et aux cristaux de glace atmosphériques. Le récit montre un prêtre qui recueille la peur de ses paroissiens et tente de la dissiper par une cause naturelle, sans effacer d’un trait les croyances de son temps.
« je leur en donnai une explication phisique »
— Note du curé Gay, registre de Saint-Étienne-sur-Chalaronne
Archives départementales de l’Ain, Saint-Étienne-sur-Chalaronne, note recopiée dans le BMS 1767–1768, vue 15 du registre consulté. Reproduction diffusée par Geneanet.
Ce que ces archives nous apprennent
Du miracle attribué à saint Dominique aux trois soleils expliqués par le curé Gay, ces documents ne dessinent pas une marche simple de la croyance vers la science. Prières, témoignages, observations et raisonnements physiques ont longtemps coexisté. Une note marginale peut même répondre, des décennies plus tard, à un récit plus ancien. Lire les archives exige de distinguer la date des faits, celle de leur mise par écrit et celle des commentaires ajoutés ensuite.
Retrouver un ancêtre ne consiste donc pas seulement à retrouver une date. Les registres permettent parfois de reconstruire le monde dans lequel il a vécu : ses peurs, son environnement, ses croyances et les événements dont il a pu entendre parler. Leur étrangeté prend alors une valeur historique, à condition de respecter les mots du document et les limites de ce qu’il prouve.
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1. Rouen — Miracula de saint Dominique, 1261–1270 ; BHL 2225 ; manuscrit latin 18309, fol. 219v–256r — BnF, Manuscrits ; IRHT-CNRS — Consulter (consulté le 05/10/2026)
1. Rouen — Mathilde Cordonnier, « L’Église, les fidèles et la mort… », Tabularia 8 (2008), p. 45–57 — Tabularia / OpenEdition — Consulter (consulté le 05/10/2026)
2. Pamiers — Registre d’inquisition de Jacques Fournier, 1318–1325, Vat. lat. 4030 ; dossier Arnaud Gélis — Bibliothèque apostolique vaticane — Consulter (consulté le 05/10/2026)
2. Pamiers — Édition de Jean Duvernoy, Le Registre d’inquisition de Jacques Fournier (1965) — Bibliothèque nationale de France, catalogue — Consulter (consulté le 05/10/2026)
3. Fougeré — registre de baptêmes 1560–1599, vue 103/123 ; note de 1593 — Archives départementales de Maine-et-Loire ; reproduction Geneanet — Consulter (consulté le 05/10/2026)
4. La Motte — BMS, sépulture du 3 octobre 1616, vue 27 — Archives départementales du Var ; reproduction Geneanet — Consulter (consulté le 05/10/2026)
5. Le Donjon — BMS 1616–1675, 142 E-DEPOT GG7 ; note de septembre 1617 — Archives départementales de l’Allier ; reproduction Geneanet — Consulter (consulté le 05/10/2026)
6. Bouillé-Ménard — BMS 1633–1658, vue 81/119 ; récit du 15 mars 1655 et note marginale postérieure — Archives départementales de Maine-et-Loire ; reproduction Geneanet — Consulter (consulté le 05/10/2026)
7. Segonzac — registre paroissial de 1702, récit du 26 août, page signalée 228 — Archives départementales de la Corrèze ; reproduction Geneanet — Consulter (consulté le 05/10/2026)
8. La Quinte — BMS 1674–1730, 1 MI 1210 R1, vue 228/270 ; 19 octobre 1726 — Archives départementales de la Sarthe ; reproduction Geneanet — Consulter (consulté le 05/10/2026)
8. Citers — registre 1720–1744, EC_432EDEPOT7 ; aurore du 19 octobre 1726 — Archives départementales de la Haute-Saône ; reproduction Geneanet — Consulter (consulté le 05/10/2026)
8. Aurore — Dortous de Mairan, Traité physique et historique de l’aurore boréale (1733) — BnF / Gallica — Consulter (consulté le 05/10/2026)
8. Aurore — Compte rendu du traité de Mairan par John Eames, vers 1733, CLP/22ii/62 — The Royal Society Archives — Consulter (consulté le 05/10/2026)
9. Saint-Vincent-Bragny — BMS 1700–1738, E Dépôt 3724, vues 126–127/177 ; Philibert Laudenot — Archives départementales de Saône-et-Loire ; reproduction Geneanet — Consulter (consulté le 05/10/2026)
10. Saint-Étienne-sur-Chalaronne — BMS 1767–1768, note du curé Gay, vue 15 ; événement du 10 janvier 1766 — Archives départementales de l’Ain ; reproduction Geneanet — Consulter (consulté le 05/10/2026)